Image du film Molière de Laurent Tirard

La cause est entendue : les auteurs classiques, empoussiérés par les ans et la craie des salles de classe, sont à redécouvrir. Mis au goût du jour et convenablement remballés, ils peuvent faire de grands succès populaires. Ainsi après Beaumarchais "l’insolent" et avant un prochain La Fontaine, le défi, c’est Molière (tout court) que nous redécouvrons cette semaine devant la caméra de Laurent Tirard.
Emprisonné pour ses dettes, le directeur de l’Illustre Théâtre est libéré grâce à la caution d’un certain M. Jourdain, à charge pour lui d’initier le dit Jourdain à l’art de la scène pour l’aider à séduire une jeune et belle Célimène. Oui mais voilà Jourdain est marié à Elmire, et Jean-Baptiste doit se travestir en un dévot nommé Tartuffe pour éviter qu’elle ne découvre son stratagème.
On l’aura compris : on est ici moins dans la biographie autorisée que dans le pot-pourri d’inspiration moliéresque. Duquel surnage une double idée : c’est dans la vie réelle que Jean-Baptiste Poquelin a puisé la plupart des personnages auxquels il donnera plus tard vie ; c’est une peine de cœur qui l’a convaincu de passer de la tragédie à la grande comédie.
La grande qualité du film, c’est son casting : Fabrice Lucchini en bourgeois gentilhomme et Edouard Baer en petit marquis rendent justice aux caractères de Molière, et nous permettent de passer un moment plutôt agréable. On aura du mal à en dire autant de Romain Duris, acteur à l’indéniable présence mais qui dans ce rôle taillé trop grand pour lui semble perpétuellement se heurter au fantôme de son illustre prédecesseur, Philippe Caubère.
Car la grande roublardise (ou la tartufferie) du film est là : baptiser Molière ce cousin français de Shakespeare in love, c’est se surimposer au chef d’œuvre d’Ariane Mnouchkine, qui réapparaît pourtant comme en palimpseste sous certaines scènes (le sang des saignées versé sur les pavés, l’arrestation de Jean-Baptiste Poquelin) ; c’est surtout proclamer une ambition biographique totalement absente de ce qui n’est finalement qu’un aimable vaudeville, et donc tromper le public sur la marchandise.
Que peut tirer donc tirer un enseignant de ce film ? Quelle représentation se feront les élèves de Molière ? Le premier pourra organiser un jeu de piste autour du grand mix (personnages et répliques) orchestré par le film. Les seconds risquent de se figurer Molière comme un beau gosse plutôt malin, qui n’a jamais rien inventé ni imaginé. La plupart croiront que Monsieur Jourdain a effectivement existé, tout comme ils croiront que Molière doit sa carrière de comique à une femme dont il a été éperdument amoureux (mais attention il ne s’agit pas de Madeleine Béjart). Passons sur l’escamotage de tout un processus d’écriture qui s'appuya sur la connaissance du folklore populaire de l'époque, de la tradition farcesque, de la comédie latine (Plaute, Térence)… On regrettera en revanche que la dimension subversive du théâtre de Molière, sa critique sociale, politique ou religieuse soit passée par pertes et profits : montrer le Tartuffe applaudi benoîtement par le Roi et la Cour, quand on sait ce qu’il a coûté à son auteur, tient du contresens total.
On pourra certes tout aussi bien se dire que le film a l’avantage de présenter Molière sous des traits bien séduisants, et qu’il peut constituer une porte d’entrée à des élèves rétifs à l’étude de son théâtre. Signalons tout de même que le Molière d’Ariane Mnouchkine existe en DVD, et que l’édition disponible dans le commerce est librement utilisable en classe.

Vital Philippot

Molière de Laurent Tirard

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