Image du film Mon colonel

Au cœur des ténèbres de la guerre d'Algérie

Critique

Mon colonel

Ce thriller historique très efficace propose une véritable réflexion sur l’articulation entre la décision politique et l’action militaire, et plus largement sur la pratique de la guerre en démocratie.
Il faudra un jour faire un sort au cliché qui voudrait que, contrairement à l'Amérique avec le Vietnam, la France n'a pas su et ne sait pas filmer "sa" guerre coloniale, la guerre d'Algérie. Une filmographie riche et variée existe déjà, et chaque année des réalisateurs puisent une inspiration nouvelle dans les "événements" algériens. En janvier dernier La Trahison de Philippe Faucon offrait un témoignage de premier ordre sur la vie quotidienne d'un poste isolé et sur la réalité oubliée des "appelés musulmans". On annonce pour l'automne prochain la sortie de L'Ennemi intime, qui verra associés à la rigueur historique et scénaristique de Patrick Rotman, les talents visuels et pyrotechniques de Florient Siri, et la notoriété de vedettes comme Benoît Magimel et Albert Dupontel.
Aujourd'hui, enfin, sort Mon colonel, premier film de Laurent Herbiet, qui s'est appuyé sur un roman "noir" de Francis Zamponi (publié chez Actes Sud) et sur le scénario qu'en ont tiré Costa-Gavras et Jean-Claude Grumberg, pour livrer une solide et brillante réflexion sur la torture.
Le film s’ouvre sur l’assassinat du colonel en retraite Raoul Duplan (Olivier Gourmet), suite à des propos fracassants tenus lors d’un débat télévisé. Les enquêteurs reçoivent alors par courrier anonyme et par liasses successives des copies du journal tenu en 1957 par Guy Rossi (Sagamore Stevenin), jeune sous-lieutenant bombardé aide de camp du colonel. Rossi raconte par le menu le quotidien de la "pacification" dans une petite ville du Constantinois, et l’engrenage insensible vers l’injustifiable… Injustifiable qu’il est justement là pour justifier : au jeune licencié en droit le colonel demande d’interpréter les "pouvoirs spéciaux" votés par les députés (y compris les communistes) en mars 1956, et de définir au fur et à mesure un cadre légal à ses actions (usage de la torture, exécutions sommaires…) :
"— Alors dîtes-moi ce que les pouvoirs spéciaux nous autorisent.
Pratiquement tout ! S’il s’agit de rétablir l’ordre, aucune mesure n’est a priori exclue même si elle semble contraire aux grands principes du droit.
Cela signifie, messieurs, que sans oser le dire les politiques nous laissent faire. Eh bien nous allons faire ! Tout se passera dans les règles !"

La grande réussite du film est dans ce personnage du Colonel Duplan : Olivier Gourmet compose un mélange fascinant d’Aussaresses, de Bigeard, d’Argoud (fondateur de l’OAS) et de Gardes (spécialiste de "l’action psychologique"). Loin des clichés rassurants de la brute en treillis ou du tortionnaire sadique, c’est un officier modèle et un véritable intellectuel, qui met son action, énergique, et son verbe, brillant, au service de la raison d’Etat.
Aux facilités de la psychologie les scénaristes préfèrent donc une véritable réflexion sur l’articulation entre la décision politique et l’action militaire, et plus largement sur la pratique de la guerre en démocratie, qui illustre parfaitement les récents travaux de l'historienne Raphaëlle Branche : "L’armée est à la fois une structure d’ordre et une structure humaine composée d’individus aux réactions variables. Ainsi, pour qu’elle puisse fonctionner, une pratique comme la torture doit notamment être validée à chaque échelon du commandement. À l’inverse, l’interdiction de torturer doit suivre le même chemin. Il ne suffit pas de l’interdire en haut pour qu’elle ne soit pas pratiquée en bas : il faut que chaque échelon valide l’ordre, il faut que chaque circulaire descende jusqu’en bas."
Le prétexte de l'enquête et les allers et retours constants entre passé (en noir et blanc) et présent (en couleurs), loin d'alourdir la narration, permettent de poser sur ces faits un regard contemporain, et de tracer une continuité historique entre hier et aujourd'hui : ainsi de l'ombre obsédante de François Mitterrand, ministre d'Etat du gouvernement Mollet en 1957, et président de la République trente ans plus tard…
Malgré des scènes frisant l'insoutenable, on ne saurait trop recommander ce film riche et subtil aux élèves de Terminale, pour un travail en Histoire sur différents aspects de la Guerre d'Algérie, mais aussi en Philosophie sur la responsabilité individuelle et les différences entre légalité et morale.
 

Vital Philippot

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