Image du film Chéri

Chéri : une liaison dangereuse

Critique

Chéri

Vingt ans après Les Liaisons Dangereuses, Stephen Frears et Christopher Hampton (son scénariste de prédilection), adaptent un autre classique de la littérature française, celui-là un peu tombé en désuétude : Chéri de Colette (1920).

Léa de Lonval, 50 ans, accepte de faire l’éducation sentimentale de son quasi filleul surnommé "Chéri". Or, depuis Phèdre et Hippolyte jusqu’à la Renée et son Maxime de Zola (La Curée), on sait que les histoires d’amour teintées d’inceste finissent mal. Vingt ans après Les Liaisons Dangereuses, Stephen Frears et Christopher Hampton (son scénariste de prédilection), adaptent un autre classique de la littérature française, celui-là un peu tombé en désuétude : Chéri de Colette (1920). Les parallèles entre les deux films sont nombreux, au premier rang desquels la présence de Michelle Pfeiffer (la pure et dévote présidente de Tourvel des Liaisons) dans le rôle de Léa de Lonval, demi-mondaine, qui vit dans le luxe et la volupté insolents du début du siècle.
Mais il y a aussi les dialogues ciselés où étincelle derrière une hypocrisie délicieuse (car so french pour le réalisateur britannique) l’éclat vipérin des rivalités féminines, qui faisaient déjà le sel des réparties entre Merteuil et Valmont.

Quant aux décors typiquement Art Déco, verrière, mobilier, maisons, ils  distillent une atmosphère empoisonnée qui n’est pas sans rappeler la sensualité du style de Colette, comme les portes, chandelles, escaliers et miroirs dessinaient l’architecture dédaléenne et machiavélique des libertins du roman de Laclos. Les extérieurs, eux, évoquent l’impressionnisme de Giverny comme les jardins des Liaisons rappellent le dessin "à la française". On peut même retrouver d’un film à l’autre des plans quasi identiques, notamment dans le finale que d’aucuns jugeront « traître » au roman de Colette, les mêmes sans doute qui regrettaient que Frears ne défigure pas Glenn Close / Merteuil à la fin des Liaisons.

Cette double impression de "déjà-vu" dans la mise en scène et de relative fidélité dans l’adaptation pourront faire écran, et susciter une lecture lisse du nouveau film de Stephen Frears. Or tout le talent du réalisateur est précisément là, dans la distance (toute anglaise) qu’il imprime à sa mise en scène, dans la froideur de son regard d’entomologiste, soulignée par le récit en voix-off. Comme dans The Queen, comme dans Les Liaisons, il filme au scalpel et à la loupe un petit milieu clos, vivant dans une bulle, La Belle Epoque, loin des inquiétudes qui se profilent ; il nous rend témoins d’une expérience de laboratoire, d’une autopsie du cœur. Sa caméra révèle que derrière l’insouciance bavarde et oisive, une éducation à la vie s’impose, nécessairement tranchante, et qu’on pourrait résumer ici à cet adage : "Il faut couper le cordon". En cela Frears reste aussi fidèle à sa "leçon de cinéma" (voir ici) : "Un cinéaste montre ce que les gens cachent. Il s’agit toujours dans un film de voir ce qui se cache en dessous. C’est tout à fait frappant par exemple, pour les Liaisons Dangereuses. Et je suppose, avec le temps que je suis devenu un virtuose de ce genre de scènes ambiguës et perverses.

On ne saurait trop conseiller ce film aux Terminale L, qui pourront approfondir leur analyse des Liaisons, au programme de Littérature, par le détour signifiant, et fort divertissant, que propose Chéri.

Florence Salé

Professeure de Lettres modernes au lycée Eugène Delacroix de Drancy, en Seine-Saint-Denis. J’ai découvert le cinéma à la télévision, par le biais d’émissions cultes comme La Dernière Séance et Le Cinéma de Minuit. Aujourd’hui mes goûts sont éclectiques : j’aime Lynch, Kurosawa, Hitchcock, Demy. Ce qui me plaît le plus, c'est la narration et ses heurts, ainsi que la mise en images des traits profonds de l'humanité, saisis sur le fil de leur ambiguïté.

Suivez-nous