Image du film Le Choc des Titans

Le Choc des Titans : l'auberge espagnole des mondes anciens

Critique

Le Choc des Titans

Décidée en hâte suite au carton mondial d'Avatar de James Cameron, la conversion en 3D du Choc des titans ne suffira pas à donner du relief au pauvre scénario du film de Louis Leterrier, réalisateur français passé spécialiste du blockbuster hollywoodien (Le Transporteur, Hulk 2...).

Réécrite, appauvrie, abâtardie avec des éléments fabuleux tirés d’horizons d’un rare éclectisme (depuis les légendes vikings jusqu’à l’univers de l’heroic fantasy en passant par quelques contes d’origine indéterminée), l’histoire de Persée reste illisible pour les amateurs de la mythologie grecque. Il leur faudra au moins troquer leurs lunettes en 3D contre une loupe pour repérer les différents éléments empruntés à Phérécyde d’Athènes ou à Apollodore qui a fourni la description la plus détaillée de la légende du fils de Danaé et de Zeus (transformé en pluie d’or pour la séduire) qui, devenu adulte, devait tuer son grand-père, Acrisios le roi d’Argos.
Les historiens, même prompts à se laisser séduire par une analyse structuraliste des mythes grecs, ne trouveront pas davantage leur compte. Louis Leterrier a délibérément transformé son film en une auberge espagnole des mondes anciens. Armé de patience, c’est au microscope qu’il faudra démêler les différents éléments empruntés au monde grec, à la civilisation romaine et sans doute aussi, à un empire perse fantasmé. On trouve ainsi un peu de tout mêlé dans un fatras historique d’une rare complexité : quelques vases grecs, à figure rouge comme à figure noire ; des dizaines de temples archaïques comme classiques ou hellénistiques, parfois gris, parfois noirs, parfois polychromes ; une poignée de statues gigantesques reprenant approximativement les formes des quelques colosses dont le souvenir est parvenu jusqu’au XXIe siècle ; des dizaines d’hoplons armant des hommes assurant avoir fait leur service dans la légion (romaine, sans doute) pour lutter contre des bédouins du désert, au visage bleu et au look moujahidin ; un seul prédicateur fanatique entouré d’une foule de figures blanches qui, poussée par la haine, ne rêve que de jeter en pâture la jeune Andromède à un monstre marin (le Kraken) dans une mise en scène qui rappelle au choix la scène de sacrifice d’Indiana Jones et le temple maudit ou celle du dernier King Kong.
Si l’on cherche encore l’utilité pédagogique de ce film dans les cours d’histoire ou même de lettres anciennes, son existence présente cependant deux utilités pour les historiens du cinéma populaire à grand budget. Remake du film de D. Davies du même nom (1981), Le Choc des titans n’a pas à rougir de son appartenance au genre du peplum, dont il ne fait finalement que poursuivre l’histoire : aussi plat que son prédécesseur, il s’acharne, comme bien d’autres, à réinterpréter un mythe maintes fois exploité pour en donner une version moderne, mêlant haute-technologie et des ficelles scénaristiques qui ont fait leurs preuves (Persée est ainsi accompagné par une bande de soldats recrutés tels les Argonautes de Jason et présentant, une très grande diversité "raciale" : une déesse, un bédouin mi-homme mi-bête, un demi-dieu, des Argiens ayant fait leur armes sous l’empire romain…).
Telle est bien l’une des fonctions premières des légendes grecques. Utilisées en littérature, en peinture ou au cinéma, elles se prêtent, comme une histoire palimpseste, aux réécritures historiques. D’Apollodore à Louis Leterrier en passant par Corneille, le mythe de Persée ne cesse ainsi de refléter, comme un miroir, les préoccupations contemporaines. Le Choc des titans offre une vision panoramique des différentes recettes à l’œuvre pour déplacer les foules juvéniles : quelques représentations caricaturales des époques anciennes (des cités grecques situées forcément au bord de la mer, des hommes musculeux en jupette, des dieux affublés de toute une panoplie d’armes magiques, des soldats braves et taiseux, des fêtes aux allures dionysiaques…), une interprétation aux accents contemporains des relations hommes—dieux, version psychanalysante (le fils préfère son père adoptif à son père naturel absentéiste), version athéiste (les dieux exploitent les hommes qui se perdent dans des prières inutiles), ou bien encore version manichéenne (le bien contre le mal, les forces obscures contre les forces de la lumière…)…

Francis Larran

Professeur d’histoire-géographie au lycée de Bussy-Saint-Georges, en Seine-et-Marne. J’aurais voulu épouser Kathryn Bigelow ! Comme tous les réalisateurs et réalisatrices que j’aime, elle réussit le tour de force d’exprimer des messages profonds dans des films grand public.

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