Image du film Carlos
Tronquée, partielle et parfois allusive, la vie de Carlos telle qu’Olivier Assayas a choisi de la porter à l’écran n’appartient pas au genre des biopics classiques mais se situe à la confluence d’une double inspiration cinématographique.

"C’est subjectif. C’est désolant. On ne peut pas laisser la vérité historique travestie de telle manière !". Prononcé depuis sa cellule de la prison de Poissy dans laquelle il purge une peine de réclusion à perpétuité pour le meurtre de deux policiers de la DST et de leur indicateur survenu à Paris en 1974, le jugement d’Ilich Ramirez Sanchez, dit "Carlos" ou bien encore "le Chacal", est sans appel. Non contente d’être injuste, la critique est particulièrement sévère pour le film d'Olivier Assayas. Si Carlos n’a toujours pas vu Carlos dans son intégralité, il n’a pas davantage compris les motivations profondes du réalisateur de Clean, qui a refusé de le rencontrer pour puiser, à la source même, des informations de première main afin de retracer sa vie.
Tronquée, partielle et parfois allusive, la vie de Carlos telle qu’Olivier Assayas a choisi de la porter à l’écran n’appartient pas au genre des biopics classiques mais se situe à la confluence d’une double inspiration cinématographique. Digne héritier des polars réalistes des années 1970 comme French Connection de William Friedkin, le triptyque d’O. Assayas s’illustre par sa capacité à mêler, avec une rare souplesse, scènes intimistes et séquences spectaculaires pour mettre à jour tant les relations personnelles du terroriste avec ses conquêtes féminines que les violents attentats menés avec ses camarades révolutionnaires. Mené à un rythme effréné, Carlos s’inscrit également dans la droite lignée de longs-métrages récents sur les grandes (et petites) figures du XXe siècle (tels que le Che de Soderbergh ou le Mesrine de Richet). Produite pour la télévision (Canal +) comme pour le cinéma (Cannes), l’œuvre d’Assayas se décline en une saga de 5 h 30 divisée en plusieurs volets, destinés à ponctuer en trois phases distinctes la vie du terroriste : l’ascension vers la gloire médiatique de 1974 à 1975, après quelques coups d’éclat à Londres comme à Paris, l’apogée à partir de la prise d’otage menée à Vienne à l’encontre des ministres du pétrole de l’OPEP, et enfin le déclin inéluctable avec la fin de la Guerre froide et son incarcération en France en 1994.
Mensongère ? Fictive ? Contre-révolutionnaire ? La vie de Carlos version Assayas porte, selon les propres dires de l’intéressé, "une atteinte à son image et à sa présomption d’innocence". Comment imaginer Carlos en fumeur de cigarettes et non de cigares ? Comment oser le représenter en alcoolique, attiré par les femmes et prompt à se laisser acheter ? Comment entendre qu’il puisse s'entourer de telles équipes de bras cassés ? Comment croire que la prise d’otage de Vienne ait été commanditée par Saddam Hussein et non par Khadafi ? Autant "d’erreurs" (?) appartenant à la micro-histoire, elle-même dissimulée sous des zones d’ombre soigneusement entretenues par Carlos lui-même, autant de détails qui n’intéressent pas Olivier Assayas. Ce n’est pas sur la personne de Carlos que le réalisateur a choisi de braquer sa caméra, mais sur sa figure. Une figure mythique du terrorisme international qui a fait trembler le monde occidental de 1974 à 1994. Un personnage porté aux nues médiatiques qui en dit plus sur son époque que sur sa vie personnelle. Carlos n’est pas une œuvre à charge, mais une invitation à pénétrer le monde trouble et complexe du terrorisme international des années 1970-1980.
À ce titre, le long-métrage présente une double utilité pour les professeurs d’histoire-géographie. Fenêtre ouverte sur le monde de la guerre fraîche au programme des Terminales générales, Carlos se focalise sur les multiples mouvements révolutionnaires gauchistes (palestiniens, allemands, japonais…) qui ont changé d’alliances et de politiques au gré des contre-coups de la guerre froide ou encore des divisions mouvantes du monde arabe (depuis les décisions de Yasser Arafat de négocier un plan de paix au Proche-Orient jusqu’aux manœuvres de Saddam Hussein pour faire monter le prix du pétrole et ainsi s’armer pour mieux attaquer l’Iran…). Modèle de parcours à suivre pour retracer, à partir d’un cas individuel, tout un pan de l’histoire contemporaine, Carlos présente une belle synthèse de l’imbroglio idéologique des mouvements gauchistes des années 1970, qui n’hésitent à puiser aux sources du marxisme, du léninisme, du guevarisme ou bien encore du radicalisme musulman pour défendre, les armes à la main, la cause des opprimés contre l’impérialisme capitaliste. Riche, complexe et parfois pointu, le film ne présente qu’un défaut "pédagogique" : sa longueur (5 h 30 de saga terroriste, c’est déjà bien plus qu’il n'en faudra pour traiter dans le futur programme de première le thème de la Guerre froide) ; celle-là même qui en fait un régal pour les spectateurs.

Francis Larran

Professeur d’histoire-géographie au lycée de Bussy-Saint-Georges, en Seine-et-Marne. J’aurais voulu épouser Kathryn Bigelow ! Comme tous les réalisateurs et réalisatrices que j’aime, elle réussit le tour de force d’exprimer des messages profonds dans des films grand public.

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