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Django Unchained

Critique

Django Unchained

Nègre ! Négresse ! Eskimo nègre ! Hercule nègre ou mieux Hercunègre ! Django Unchained décline à l’envie le N… word tabou. C’est trop pour le réalisateur Spike Lee, offusqué à l’idée de voir un blanc filmer un drame noir, et l’esclavage servir de toile de fond à un vulgaire western spaghetti ! La visée de Quentin Tarantino est-elle parodique ? Sans doute. Mais elle ne cherche pas à seulement à effilocher les schémas narratifs les plus usés pour satisfaire l’espièglerie récréative d’un réalisateur cinéphage. Il s’agit de démolir les codes, de transgresser les frontières et de briser les monopoles culturels.

Alors que le nouvel Hollywood des années 1970 s’acharnait à prendre le contre-pied de l’académisme qui avait assuré la grandeur du modèle américain des décennies précédentes, Tarantino se livre à une entreprise de démolition de plus grande ampleur. Il déboulonne les genres, provoque les gardiens des patrimoines cinématographiques et viole leurs codes pour mieux se les approprier. A mort le western des années 1950 ! Le carnaval tarantinien desselle les cow boys blancs, habiles flingueurs et justiciers solitaires, pour donner enfin le droit de dézinguer à tout va à un esclave noir parti, vengeur, à la recherche de sa fiancée. Django Unchained signe la fin du monopole de la violence blanche légitime et de la mythologie raciste prompte à faire des méchants Indiens les seuls ravisseurs des épouses du Far West, et à oublier les esclaves noirs dans l’arrière-scène des champs de coton. La parole est-elle dès lors donnée à la contre-culture des minorités opprimées par l’académisme hollywoodien ? Pas davantage. Quentin Tarantino ne transige pas avec les monopoles autoproclamés de la parole. C’est au moins autant à lui qu’aux têtes pensantes du cinéma noir de corrompre le mythe de l’Amérique blanche ségrégative en produisant un western "blaxploitation" corrosif. Si les Noirs sont, aux yeux de Spike Lee, les seuls autorisés à défendre leur propre cause, la caméra irrévérente de Quentin Tarantino considère qu’elle n’a pas à s’interdire d’aimer leurs acteurs ou de de condamner une oppression raciale qui influe encore largement sur le système judiciaire américain.

Django Unchained n’a pas vocation à faire consensus. Il ne plaira ni aux conservateurs de la Bible Belt agacés par un film qui pourrait bien flirter avec le racisme anti-blanc, ni aux Noirs en mal de reconnaissance. Mais il satisfera le plus grand nombre grâce à un art consommé du syncrétisme culturel. Les frontières des genres, des styles comme des mythologies sont systématiquement transgressées. Côté genre, Django Unchained navigue entre la tragédie historique et la comédie, pour mieux suivre une histoire d’amour à la Tueurs nés (Oliver Stone), rendre hommage aux dîners candélabres de Visconti ou encore aux leçons de maître Yoda éducant Luke Skywalker comme Docteur King Schultz (Christoph Waltz) inspire Django (Jamie Foxx) avant de s’embarquer pour un long voyage. L’objectif de ce mélange détonnant est aussi de poursuivre la réhabilitation des cinémas de série B : après avoir passé à la moulinette culturelle le film de gangster (Pulp Fiction, Reservoir Dogs), d’horreur (Boulevard de la mort), d’arts martiaux (Kill Bill I et II), de guerre (Inglorious Bastards), Quentin Tarantino s’attaque aux westerns italiens de seconde classe, longtemps relégués dans l’ombre de Sergio Leone.  Côté style, il faut, comme toujours, traverser les décennies et fusionner les arts pour donner à chaque scène la musique adéquate : on passe ainsi, sans transition, des mélodies de'Ennio Morricone ou de Luis Bacalov pour accompagner les plans séquence sur les paysages du Grand Ouest aux rythmes sauvages des rappeurs Rick Ross ou 2Pac pour endiabler les scènes de flingue. Côté culture, toute association est encore permise : une histoire de vengeance dans la droite lignée du très européen Comte de Monte Cristo d’Alexandre Dumas, une bonne dose de culture afro-américaine, une fresque directement sortie des Nibelungen germaniques avec son terrible dieu Wotan (le diabolique Monsieur Candie, interprété par Leonardo di Caprio) et la douce mais maculée Brünhild ou plutôt "Broomhilda" (contraction du prénom germanique avec "broom", le balai)…

De la violence visuelle aux chocs des cultures, c’est toujours la même réponse cathartique que Tarantino entend apporter aux malaises de la société américaine. Un melting pot en panne, un modèle WASP soumis au feu de la critique, des querelles communautaristes… A l’Amérique à la peine du début du XXIème siècle, Tarantino propose un nouveau creuset salvateur en passant au mixeur toutes les composantes de sa société salad bowl afin d’en finir avec les injustices culturelles, les rancoeurs sociales et les amertumes mémorielles qui la minent. Les méprisés du 7ème art obtiennent enfin leurs lettres de noblesse. Juives dans Inglorious Bastards, noires dans Jackie Brown ou dans Django Unchained, les minorités opprimées  peuvent désormais se livrer à une juste vengeance en traversant les siècles, punir leurs bourreaux et réécrire l’histoire officielle à l’encre sanguinolante de leur frustration séculaire. Les réprimés n’ont plus à subir, impuissants, la violence des groupes dominants : à chacun de prendre son flingue ou de dégainer quelques envolées oratoires bien ciselées pour rétablir la justice, la vérité et son bon droit. Loin d’être des stigmates identitaires, la violence et la parole sont, dans le monde tarantinien, donnés en partage… Ce monde chaotique mais libre et égalitaire, les pionniers américains du XIXème siècle l’ont sans doute rêvé. Quentin Tarantino, lui, n’a de cesse de le mettre à l’écran.

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