Image du film Zero Dark Thirty

Zero Dark Thirty : une Amérique au bord de la crise morale

Critique

Zero Dark Thirty

Kathryn Bigelow, Leni Riefenstahl, même combat ? A en croire certains (dont l’acteur David Clennon qui a appelé au boycott du film), le nouveau film de la réalisatrice de Démineurs se livrerait à une apologie de la torture de nature comparable à celle conduite dans Le triomphe de la volonté quand il s’agissait de chanter les louanges du nazisme ! Symptôme récurrent de l’indigence des analyses expéditives, le recours à la comparaison nazie suffira-t-il à déconsidérer un long métrage qui a osé rappeler que les techniques du waterboarding et des humiliations infligées aux détenus des prisons secrètes américaines ont pu servir d'outils dans la traque de Ben Laden ? Face à la fronde grandissante rassemblant hommes politiques (John Mac Cain…) et acteurs (Martin Sheen…), capables de voir en elle tout à la fois la contemptrice de la CIA comme la thuriféraire de la torture, face aux questions lénifiantes des journalistes excités par la polémique, la réalisatrice n'a qu'une réponse à opposer : la force de ses images.
Zero Dark Thirty ne s’intéresse qu’aux realia d’une traque longue de dix ans menée à coups de « techniques d’interrogatoire avancées », soutenue par l’analyse minutieuse de milliers de dossiers et entrecoupée d'attentats suicide qui sèment le trouble autant dans les sites secrets de la CIA que dans les démocraties occidentales. La prise de position partisane ne trouve jamais sa place dans l’investigation clinique de K. Bigelow : les tortionnaires américains sont aussi sympathiques que bardés de diplômes, les suppliciés djihadistes demeurent humains tout en restant fanatiques et l’héroïne (Jessica Chastain, alias Maya) est partagée entre sa volonté de venger ses collègues et son indifférence aux hommes qui l’entourent. Un seul mot d’ordre donc : l’ultra-réalisme. A la solidité des informations récoltées par son scénariste Mark Boal répond la vraisemblance déroutante des images. Caméra à l’épaule, lumière naturelle, séquences en temps réel… rien n’est laissé au hasard pour permettre au spectateur d’adopter le point de vue des agents sur le terrain et de suivre pas à pas, dans une scène finale inédite dans l’histoire du cinéma, le commando qui tua sans sommation « Geronimo ». 
Aussi réaliste soit-il, Zero Dark Thirty n'a pourtant rien d'un simple docu-fiction. Les images soignées de la réalisatrice sont lourdes de sens. Dans un clair-obscur caravagesque, la scène finale montre à elle seule combien le monde contemporain version Bigelow est pris par l’angoisse de la transgression des règles morales. Fil directeur de sa filmographie, la capacité du groupe à penser et repenser ses règles de conduite lorsqu’il est confronté à la pression de menaces extérieures se donne encore à lire dans son dernier opus. Des anicroches infligées au code du petit monde des surfers californiens (Point Break) à la société au bord de l’implosion sous l’effet de la corruption des pouvoirs publics et des assassinats politiques (Strange Days), des menaces insoutenables exercées sur la vie des équipages sous-mariniers (K-19) aux dangers des attentats suicide qui amènent le héros de Démineurs à violer les règles de sécurité imposées aux troupes d’occupation américaines en Irak, il s’agit encore d’éprouver les agents de la CIA dans leur traque du mal absolu. Zero Dark Thirty est bien, à cet égard, le film d’une Amérique au bord de la crise morale. Ouvert avec l’enregistrement des voix des victimes du 11 septembre, le long métrage de Kathryn Bigelow met froidement à l’écran les dérives antidémocratiques d’une puissance qui s’est embourbée dans la politique étrangère des faucons de Washington. A l’opposé des principes de l’interventionnisme wilsonien et des valeurs défendues par la politique d’enlargement de B. Clinton, la « guerre juste » de G. W. Bush repose d’abord sur le droit à l’autodéfense et sur le recours à la violence légitime d’une nation en proie à la menace terroriste. La guerre en Irak est injustement conduite, contre l’avis de l’ONU, au nom d’un mensonge d’Etat prompt à exhiber de fausses armes de destruction massive … Qu’importe ! Il s’agit surtout de défendre la patrie ! La politique extérieure de G. W. Bush bafoue les droits de l’homme à Abu Ghraib comme à Guantanamo… quelle importance ? puisqu’il faut d’abord défendre la vie des citoyens américains ! La boîte de Pandore est ouverte, la nation plongée dans l’angoissant questionnement de la vitalité des valeurs démocratiques qui ont assuré la réussite de son modèle au XXème siècle. Tel est d’ailleurs la seule (et dernière) question que le film entend poser à son héroïne Maya : après la mort de Ben Laden, où peut-on désormais aller ? Une certitude demeure : à cette interrogation, aucun des détracteurs de Kathryn Bigelow n’a osé répondre.

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