Image du film L'Écume des jours

L'Écume des jours : le parti pris des choses

Critique

L'Écume des jours

Difficile d'imaginer quelqu'un de plus légitime que le cinéaste Michel Gondry pour porter à l'écran le roman-culte de Boris Vian, L'Écume des jours. L'inventivité visuelle de l'auteur de La Science des rêves ou Soyez sympa, rembobinez (mais aussi d'une ribambelle de petits chefs d'œuvre), son génie du bricolage, son imaginaire poétique, semblaient le désigner comme l'héritier cinématographique naturel de Boris Vian : comme l'écrit Charlotte Béra dans le dossier pédagogique du film "le traitement que Boris Vian fait subir au langage semble être comparable à celui que Michel Gondry fait subir à l'image, l'un et l'autre concourant à annexer des espaces jusque-là inexplorés."

Les écueils auxquels s'est heurtée sa tentative d'adaptation n'en sont que plus intéressants. L'Écume des jours, le film transpose, traduit et réinvente avec une inventivité souvent extraordinaire les trouvailles langagières du roman ; mais en matérialisant systématiquement le "langage-univers" (J. Bens) de Vian, il provoque vite une sensation étouffante (bien avant le renversement de la seconde partie). A l'image de ces scènes de repas entre Colin et Chick, au dialogue sans cesse interrompu par l'irruption d'un nouveau gadget, la profusion visuelle (décors, accessoires, trucages) orchestrée par Gondry nous empêche d'entrer dans l'histoire et la vie des personnages.

On pourra rétorquer que l'intrigue de L'Écume des jours tient sur une feuille de papier à cigarettes (cf Vian lui-même : "Je voulais écrire un roman dont le sujet pourrait tenir en une seule ligne : un homme aime une femme, elle tombe malade, elle meurt."), et qu'elle n'est qu'un prétexte au déploiement de l'univers poétique de Vian. Mais ce qui a séduit des générations de lecteurs jeunes et moins jeunes, c'est aussi le "plus poignant des romans d'amour contemporains" comme le proclamait Raymond Queneau. Or, dans la transposition au cinéma, c'est toute l'émotion dégagée par le roman qui semble s'être évaporée. Comme le rappelle Frédéric Sabouraud (L'Adaptation, Coll. Les petits cahiers), le cinéma (en prise de vues réelles) c'est aussi et surtout "l'inscription d'un corps dans l'espace" : adapter un roman c'est avant tout donner vie à des personnages, enregistrer la présence des acteurs. Le film pêche cruellement de ce côté-là : on n'a que trop rarement le sentiment qu'il "se passe quelque chose" (comme lors de la première rencontre entre Chloé et Colin) entre les personnages…

Comme si, dans le processus de création du film, les objets poétiques de Vian (comme le célèbre "pianocktail") s'étaient lestés d'une concrétude face à laquelle les personnages ne faisaient littéralement pas le poids. Colin, Chloé, Nicolas, sont les parents pauvres d'un film qui a résolument pris le "parti pris des choses" (celles-ci apparaissent "presque plus vivantes que les gens", selon le souhait de Gondry) : laissés par le roman dans une relative indétermination (cf la description de Colin : "Il était assez grand, mince avec de longues jambes, et très gentil" (p. 22)), les personnages n'ont finalement d'autres traits distinctifs que ceux, physiques, des comédiens qui les interprètent. Dans le roman les personnages "sans passé, sans épaisseur psychologique", s'avéraient par là-même "plus perméables à l’identification du lecteur, plus aptes à soutenir ses projections mentales." (Eric Briot dans cette fiche pédagogique sur le roman). On peut se demander si les visages de Romain Duris, Audrey Tautou, Omar Sy ou Gad Elmaleh ne provoquent pas l'effet inverse, nous renvoyant moins aux personnages de Vian qu'à leur propres corps d'acteurs, usés par tant d'autres rôles et de surexposition médiatique (voir la campagne d'affichage massive qui a préparé la sortie du film)…

Tout se passe donc comme-ci le processus de production (au sens matériel du terme) du film avait joué directement contre la poésie du livre, et ce malgré la caution d'un réalisateur aussi talentueux que Michel Gondry. Déception de spectateur, le film n'en constitue pas moins un cas d'espèce passionant du point de vue de l'adaptation cinématographique : les enseignants se reporteront avec profit au substantiel dossier pédagogique (pdf) édité par le Livre de Poche.

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