Image du film Le Congrès

Le Congrès : futur antérieur

Critique

Le Congrès

Et si on pouvait remplacer les acteurs par des avatars digitaux, corvéables à merci et jouissant d'une éternelle jeunesse ? C'est le point de départ du Congrès, le nouvel OFNI d'Ari Folman, de retour à Cannes (dans la sélection de la Quinzaine des Réalisateurs) cinq ans après le choc constitué par Valse avec Bachir.

Le film met en scène l'actrice Robin Wright dans son propre rôle, celui d'une comédienne sur le retour, à qui un studio hollywoodien propose un dernier contrat aux accents faustiens : abandonner son "droit à l'image" et laisser sa place sur les écrans à son double numérique. Comme souvent dans le domaine de la science-fiction, il suffit d'un léger décalage avec la réalité (pas invraisemblable à l'heure où Steve McQueen tourne dans des spots publicitaires, et où les hologrammes d'Elvis ou de Marylin Monroe se produisent en concert) pour ouvrir un univers de possibles riches en questionnements. Le film transcende la satire hollywoodienne annoncée, par une réflexion sur le statut de l'acteur (est-il un artiste à part entière ou une simple marionnette ?) et l'avenir du cinéma à l'heure du numérique. Cette partie culmine dans une magnifique scène où l'agent de l'actrice (interprété par Harvey Keitel), lui "vole" ses plus belles émotions (afin qu'elles soient scannées par la machine) en puisant dans le vécu de l'actrice. A la lecture littérale de la scène s'ajoute évidemment la métaphore de la relation entre acteur et metteur en scène, à la fois accoucheur, manipulateur et voleur…

Mais c'est dans une deuxième partie que le film d'Ari Folman décolle vraiment, en prenant les rails de l'adaptation d'un roman d'anticipation de Stanislas Lem, Le Congrès de Futurologie, et en passant des prises de vues réelles aux images animées. Quand, vingt ans plus tard, Robin Wright veut récupérer son image au terme de son contrat, une nouvelle révolution technologique s'annonce : les acteurs sont devenus des produits de consommation que l'on peut acheter par doses, aboutissement parfait du processus de projection/identification. On retrouve dans les multiples péripéties qui s'ensuivent les thèmes qui irriguent une bonne partie de la science-fiction des quarante dernières années (de Blade Runner à Matrix) : la confusion entre le virtuel et le réel, le dévoiement des progrès scientifiques, le pouvoir occulte des multinationales, la mise en esclavage des foules au profit d'une minorité de privilégiés…

Mais la bonne idée d'Ari Folman est d'avoir tourné le dos à l'esthétique cyberpunk tout autant qu'au style ultra-réaliste de Valse avec Bachir, pour puiser son inspiration dans les créations des studios Fleischer (les créateurs de Betty Boop, un temps concurrents de Disney). Il crée ainsi un monde baroque et foisonnant, aussi séduisant qu'inquiétant, dont la puissance éclate dans la magistrale scène du congrès, parodie délirante des "stevenotes" de Steeve Jobs, où un gourou déchaîné (dénommé… Reeve Bobs !) dévoile un "meilleur des mondes" chimique devant une foule de toons en délire.

Œuvre ambitieuse et complexe, parfois trop longue ou foisonnante, Le Congrès devrait séduire les enseignants de philosophie qui y trouveront matière à questionnement et à débat sur de nombreuses notions-clés du programme de Terminale.

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