Image du film Borgman

Borgman : la métaphysique à l'épreuve du surréalisme

Critique

Borgman

Borgman du néerlandais Alex van Warmerdam nous raconte l’emprise infernale qu’exerce un être à l’apparence humaine (Camiel Borgman, qui donne son titre au film) et sa bande, à l’allure de pieds nickelés mais aux méthodes redoutables, sur la famille bourgeoise d’une banlieue cossue. D’où viennent-ils, qui sont-ils ? Le film ne nous en dira pas plus, seule l’épigraphe initiale ouvre des chemins d’interprétation pour notre imaginaire : "Et ils descendirent sur terre pour renforcer leurs rangs." Camiel Borgman surgit de dessous terre pour échapper à un trio de citoyens armés, prêts, semble-t-il, à mener un violent exorcisme. La nature de cet homme nous échappe : ange ou démon ? Sorcier, magicien ? Sa présence seule suffit à cristalliser envies, cauchemars, pulsions, comme résultant d’envoûtements mystérieux. Et c’est ainsi que le jardin des délices ensoleillé de cette splendide maison d'architecte va se transformer en enfer et se vider peu à peu de ses habitants.

Le film pose explicitement la question du mal et de sa nature. Si Borgman est un diable chevelu rappelant l’inquiétant démon de Twin Peaks, il est aussi une figure christique. Il faudra se rappeler que dans les Jugements derniers de la Renaissance (notamment flamande), les démons sont bien au service du grand tri effectué par Dieu. Il y a évidemment du Jérôme Bosch dans les visions oniriques et cauchemardesques que le film nous assène, comme par exemple ces cadavres jetés à l’eau, qui prennent racine à l'instar de véritables plantes marines. Il y a du Brueghel dans le portrait de cette inquiétante bande organisée, à la fois filous, meurtriers et clowns beckettiens. Il y a surtout un imagier surréaliste, comme ce périscope surgissant de terre, ces lévriers mystérieux, ces cicatrices inquiétantes, qui excite littéralement l’imaginaire du spectateur, tout en suscitant un rire atroce mais libérateur. On peut lire ce rire aussi bien comme l’arme par laquelle s’exerce une critique sociale (à travers l'ethos de ce couple de bourgeois fortunés), que comme la seule issue qui demeure quand on ne peut plus pleurer. Camiel devient même un chef de troupe, installant ceux qui sont sous son emprise face à "son" spectacle, à "son" jardin, et le film établit un parallèle fort avec Alex van Warmerdam lui-même : le réalisateur n’est-il pas celui aussi qui "fascine" son public ? Ce film énigmatique et mystérieux exerce le charme d’un cauchemar au burlesque vénéneux, qui hante longtemps le spectateur.

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