Image du film Jimmy P.

Jimmy P. : aux racines de l'ethnopsychiatrie

Critique

Jimmy P.

Jimmy P., psychothérapie d'un Indien des Plaines n'est pas le premier film en anglais d'Arnaud Desplechin, comme certains ont pu l'écrire : il fait suite à Esther Kahn, tourné lui en Angleterre il y a plus de dix ans (2000). Les deux films procèdent d'ailleurs de la même démarche, l'adaptation d'un texte méconnu, mais porteur de problématiques universelles. Pour Esther Kahn, à travers la nouvelle d'Arthur Symons, c'était la question de l'acteur et de sa vérité. Au centre de Jimmy P. il y a le concept d'ethnopsychiatrie : les notions inventées par Sigmund Freud sont-elles opérantes au-delà de notre univers mental judéo-chrétien, et notamment, dans une culture où les rêves sont réputés prédire l'avenir plutôt qu'éclairer le passé ?  C'est tout l'enjeu du livre fondateur de Georges Devereux, Psychothérapie d'un Indien des Plaines (1951) constitué de la retranscription très précise des quelques quatre-vingts séances qui réunirent cet anthropologue d'origine hongroise et un patient du nom de Jimmy Picard.

Vétéran de la Seconde Guerre Mondiale, cet indien blackfoot souffrait de multiples troubles physiques et psychiques auxquels la médecine classique ne parvenait pas à trouver de cause physiologique. Le film commence avec l'admission de Jimmy (incarné par Benicio del Toro), terrassé par de violentes migraines, dans la clinique militaire de Topeka, Kansas. Après une batterie d'examens, les médecins décident, perdu pour perdu, de faire appel à l'excentrique anthropologue Georges Devereux, qui a travaillé sur un peuple indien dont la culture est proche de celle des Blackfoot. A l'affrontement attendu (résistance, transfert) entre le thérapeuthe et son patient, schéma classique des films "de psychanalyse", Arnaud Desplechin a substitué une sorte de fraternité, de compagnonnage intellectuel entre deux êtres humains qui se découvriront plus proches que ce que la géographie et l'histoire auraient pu laisser prévoir. Ils avanceront pas à pas et main dans la main pour éclairer les traumatismes qui emprisonnent Jimmy.

De nombreux films trahissent l'essence de la cure psychanalytique en la faisant rentrer au forceps dans une dramaturgie schématique, méconnaissant les ambiguïtés, les chausse-trappes, les stases et rechutes indissociables d'une analyse… Aussi on saura gré à Arnaud Desplechin d'avoir cherché une autre voie pour nous rendre intelligible l'ouvrage fondateur de Devereux. Les prémisses du film sont passionnantes et la mise en scène met efficacement en valeur l'opposition entre la minéralité de Benicio del Toro et l'exubérance de Mathieu Amalric. On avouera s'être un peu perdu par la suite dans les méandres du film, entre passé et présent, rêves et réalité, Picard et Devereux (qu'à mi-parcours le film flanque d'une compagne, pour distiller quelques éléments sur sa biographie et sa personnalité). Le flot des paroles s'envole et trop peu d'images restent pour accrocher l'imaginaire du spectateur… Comment sait-on quand une psychanalyse est terminée ? demande à un moment sa maîtresse à Devereux, question qui n'a évidemment pas de réponse toute faite… On sort du film de la même façon, sans être vraiment sûr d'avoir bien saisi ce qui s'était joué sous nos yeux.

S'il peut déconcerter à la première vision, on a envie de revoir très vite Jimmy P.. On sent en effet que ce film d'une grande richesse est de nature à faire référence sur le thème de la psychanalyse. A ce titre, il aura dès la rentrée toute sa place dans les classes de Terminale, pour éclairer quelques notions-clés du programme de philo…

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