Image du film La Danza de la realidad

La Danza de la realidad : retour aux origines

Critique

La Danza de la realidad

Présenté à Cannes dans la sélection de la Quinzaine des réalisateurs, La Danza de la realidad offre un cinglant démenti à ceux qui pensaient qu’Alejandro Jodorowky, 23 ans après le peu inspiré Le Voleur d’arc en ciel (1990), sa dernière réalisation en date, avait définitivement pris sa retraite du grand écran. Ce film marque en effet le retour au premier plan du réalisateur franco-chilien qui, à 84 ans, n’a rien perdu de la verve corrosive et de l’imagination débridée qui, dans les affres psychédéliques des années 70, bâtirent sa légende de cinéaste culte underground, auteur de titres aussi hallucinés qu’El Topo ou La Montagne sacrée.

Ces deux titres phares de la filmographie de Jodorowsky, souvent restés incompris, offraient déjà ce potentiel de délire visuel qui, sous la forme d’un trip métaphysique baroque et souvent cruel, aspirait à pousser le spectateur dans ses derniers retranchements jusqu’à lui faire vivre une expérience sensorielle proche de la transe cathartique, destinée à lui ouvrir les portes d’un nouveau rapport à soi et  au monde. A la vue de ce brillant dernier opus - le moindre plan contient plus d’idées visuelles et de mise en scène que tout ce que l’on a pu voir ces derniers temps sur les écrans -, on se demande comment on a pu se passer de l’elixir jodorowskien pendant tant d’années, tant le cinéma semble être le support le mieux adapté à la poétique et à l’univers du réalisateur, bien plus encore que la bande dessinée dont il a marqué l’histoire avec des œuvres telles que L’incal (1981-1989, en collaboration avec Moebius) ou bien encore La caste des Métabarons (1992-2003) avec Juan Gimenez. Cette petite "bombe atomique mentale" – comme il l’a désignée lui-même en toute modestie… – fait voler en éclat bon nombre des verrous qui cadenassent notre imaginaire pour infliger, pour le meilleur, une saine et revigorante claque à tous les conformismes et académismes qui corsètent la création cinématographique. Armé de sa psychomagie et d’une force de frappe visuelle intacte, Jodorowsky nous plonge dans son autobiographie fantasmée : celle du jeune Alejandro qui grandit dans les années 30 à Tocopilla, une petite ville minière sur la côte pacifique au nord du Chili, coincé entre un père stalinophile qui ne souhaite qu’une chose, endurcir son fils, éliminer en lui toute sensibilité enfantine, poétique ou spirituelle au seul profit du matérialisme et de la raison triomphante, et une mère, certes plus sensible et ouverte à l’imaginaire, mais qui ne voit en son fils que la réincarnation de son propre père...

La dualité peu évidente de cette éducation donne lieu à une fresque haute en couleurs où se croisent –entre autres- une foule de pestiférés qui errent à travers la montagne, un raz-de-marée qui déclenche une pluie de sardines, des mutilés alcooliques et chanteurs victimes des travaux de dynamitage dans les mines, une réunion de la cellule locale du parti communiste dans le bordel de la ville où militants et transexuels, prolétaires tous unis contre le dictateur Ibañez, chantent L’Internationale à tue-tête en agitant plumes et boas… Autant de tableaux surréalistes qui  jalonnent un récit mettant en scène avant tout le parcours initiatique du père d’Alejandro dans une quête de soi destinée à comprendre l’origine de la violence qui l’habite et qu’il transmet à ses enfants. En se confrontant à ce trauma des origines, Jodorowsky aspire à exorciser cette préhistoire familiale, à mieux la comprendre et pour cela nous convoque à une fête dyonisiaque hautement adictive où son art consommé de la mise en scène relègue au second plan toute velléité esthétisante. Dans ce film, le réalisateur qui a supprimé toute la machinerie et la technique qui entourent habituellement un tournage pour ne garder qu’une caméra fixe et un caméraman avec sa steadycam, fait en sorte que la beauté jaillisse du contenu, pas de la forme. On en redemande et on se prend à rêver que le réalisateur, qui dit avoir des centaines de films dans la tête, puissent les porter à l’écran afin de continuer à faire danser la réalité.

La Danza de la realidad est un film qui ne manquera pas d’intéresser les hispanisants à plus d’un titre : au-delà de ses qualités artistiques intrinsèques qui raviront le jeune public (La Danza est sans doute le film le plus abordable de Jodorowsky), le film reflète bien les différentes strates de peuplement intervenues dans le sud du continent latino-américain au début du siècle en narrant le destin de la famille d’Alejandro, des Juifs russes immigrés au Chili, une micro-entité blanche perdue au milieu de la population indienne de Tocopilla, ville du nord située dans une partie du pays arrachée à la Bolivie au cours des conflits du XIXème siècle qui opposèrent les deux pays. De ce point de vue, la double marginalité de la famille Jodorowsky propose des pistes pour une approche basée sur l’apprentissage de l’altérité et la confrontation à l’autre au cœur de la  problématique latino-américaine. Le film de Jodorowsky permet également d’introduire les élèves au courant du réalisme magique - impulsé dans les années 70 par des auteurs comme García Márquez - dont on retrouve nombre d’échos dans le film au travers de ses brusques glissements surréalistes, ainsi qu’à l’histoire mouvementée du Chili, également évoquée à travers la dictature d’Ibañez et les tentatives infructueuses du père d’Alejandro pour le renverser. En dernier lieu, ce film qui par bien des aspects emprunte beaucoup à l’imagerie et la rhétorique du conte, sans en évacuer la traditionnelle cruauté, touchera de façon plus universelle le jeune public par la dimension initiatique pleine d’humanité et de sensibilité qu’il distille.

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