Image du film Only Lovers Left Alive

Only Lovers Left Alive : les nouveaux chemins de la création

Critique

Only Lovers Left Alive

Le dernier film de Jim Jarmusch, l'auteur dandy de Dead Man ou Broken flowers (entre autres) nous invite à une plongée underground dans l'univers de vampires contemporains. Le film s'organise autour de deux pôles géographiques (Détroit et Tanger) reliés par un argument assez mince (Eve retrouve à Détroit son amant Adam, noyé à nouveau dans une profonde dépression), mais parvient à distiller un véritable envoûtement sensoriel redéfinissant notre rapport au temps. Plus qu'une énième réécriture d’une mythologie récemment remise au goût du jour (la saga Twilight de Stephenie Meyer et ses adaptations cinématographiques, les séries True blood ou Vampire Diaries), le thème vampirique permet à Jim Jarmusch de jouer sur la magie de l’atmosphère nocturne.

Le fondu-enchaîné qui ouvre le film métamorphose ainsi un ciel étoilé en la surface d’un disque vinyl, réalisant une riche synesthésie qui fait se correspondre circularité, obscurité et mélopée dark. L’ivresse lancinante qui s’en dégage nous plonge dans un autre espace-temps, plus lent, comme une invitation à rejoindre le monde de Morphée sur des accents musicaux hypnotiques. Le travail sur les lumières est une vraie réussite, distribuant les variations entre le brun Adam et la blanche Eve, depuis l’obscure profondeur qui a englouti Détroit jusqu’aux néons électriques baignant les ruelles dédaléennes de Tanger, ville à la fois méditerranéenne et atlantique, maghrébine et européenne, populaire et intellectuelle. De cette lenteur, qui ne se débarrasse pourtant pas de l’urgence (se nourrir, partir, dormir, lire, réfléchir, aimer à loisir,… mourir ?), se dégage une poésie qui tout en nous déplaçant hors du monde (pas de Paris, pas de Londres, pas de Hong-Kong, comme dans la chanson de Metronomy) nous invite paradoxalement à nager dans ses artères souterraines, celles de la création. Jarmusch campe en effet ses vampires en créateurs de l'ombre : Adam le musicien a notamment inspiré à Schubert ses airs les plus célèbres, et le troisième personnage du film n'est autre que le dramaturge Christopher Marlowe (qui comme on le sait, a écrit tout Shakespeare)… Si Jarmusch s’amuse ainsi à démythifier les figures intouchables de l’Art — procédé déjà éprouvé dans une série comme Doctor Who — c’est surtout pour montrer que "gloire" rime avec "illusoire", que ce ne sont pas les vampires qui se nourrissent des humains, mais bien les humains qui "pompent" les vampires. La vraie création est celle de l’ombre, elle fuit l’aseptie du monde moderne, se réfugie dans des capharnaüms, sur des tapis orientaux, au milieu d’instruments de musique de tous âges ou de livres de tous horizons.

Un des grands mérites du film est dans sa mise en scène des espaces urbains, et notamment de la ville de Détroit. Cette cité "mise au déshonneur" par sa faillite colossale, symbole de la désindustrialisation de la fin du XXème siècle (voir cet article d'Alan Popelard dans le Monde diplomatique), devient sous l’œil de Jarmusch une ruine romantique… Détroit nous apparait comme Rome apparut à Montaigne ou Du Bellay au XVIe siècle ("Nouveau venu qui cherches Rome en Rome, et rien de Rome en Rome n’aperçois, ces vieux palais, ces vieux arcs que tu vois, et ces vieux murs, c’est ce que Rome on nomme"), mais surtout aux voyageurs du XIXe siècle, habités par la conscience du "tempus fugit", s’abreuvant de la poésie mélancolique des ruines (la séquence du fastueux théâtre transformé en parking l’exprime avec intensité).

Ces vampires nous prennent par la main, errant à travers le monde sans y avoir le cœur d’y mourir, la fin du film rappelant la paix édenique de Booz endormi ("C’était l’heure tranquille où les lions vont boire") baignée d’une ironie… mordante!

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