Image du film Bande de filles

Bande de filles : black panther bovaryste

Critique

Bande de filles

Forte du succès critique de ses précédents films, Naissance des pieuvres et Tomboy (ce dernier victime de la cabbale montée par les intégristes de Civitas pour protester contre son inscription au programme du dispositif Ecole au cinéma), la jeune Céline Sciamma s'est vue confier l'honneur d'ouvrir la Quinzaine des réalisateurs 2014 avec son troisième long-métrage, Bande de filles.

Le scénario, prenant, s’inscrit dans la droite ligne de ces sujets d’actualité pointant l’émergence menaçante d’une déliquance féminine, domaine réputé comme jusque-là réservé aux seuls garçons. En retraçant le parcours de Merieme, adolescente de cité discrète et timide qui intègre un groupe de jeunes délinquantes, Céline Sciamma nous montre comment la bande est le moyen pour ces jeunes filles d’oublier l’échec scolaire, de fuir le poids de la domination masculine (qui s’attache à préserver "l’honneur" des filles à coups de baffes et d’intimidations), et enfin d'échapper à la fatalité sociale (qui semble leur promettre le destin professionnel de leurs mères-agents de service). La sororité que filme Sciamma permet à ses membres d’entrevoir l’illusion d’une issue, et d'éprouver la plénitude de leur liberté. On voit ainsi Merieme se métamorphoser, abandonner ses tenues androgynes pour des robes voyantes et un blouson de cuir, troquer ses sages nattes africaines contre un lissage de vamp. C’est la réussite du film de montrer cette métamorphose comme celle d'un conte de fées, au cours duquel Merieme l'invisible devient visible, comme Cendrillon transformée en princesse ; à ceci près que dans les contes la métamorphose est la récompense d’une conduite morale irréprochable, alors qu’elle est ici le fruit de rackets, de violences et de fuites, ce qui donne une saveur amère au rêve d’émancipation.

L'autre grande réussite du film est de montrer que cette émancipation est la réponse, maladroite certes, à une oppression masculine destructrice. Le plan d’ouverture nous montre ainsi une volière de jeunes filles piaillantes, rentrant de l’entraînement de football américain : au moment de franchir l’entrée de la cité tenue par les garçons, les filles sont frappées de mutisme. Le contraste est saisissant et manifeste bien la présence de deux mondes que tout oppose : car les garçons sont des frères et les copains des frères, et dans la cité tout se sait. Il en résulte chez ces jeunes femmes une peur de la féminité, qui transparaît par exemple quand Merieme conseille à sa petite sœur de cacher (notamment à son frère et à sa mère) ses seins qui poussent. De fait, le spectateur voit la bande, qui accueille Merieme et affiche cette féminité provocante, comme un moindre mal, même si les filles adoptent également les codes virils, orchestrés en bagarres de cheftaines sur un terrain vague. La vaincue se voit mettre torse et nue, on exhibe son soutien-gorge (comme un viol) pendant que les garçons filment, puis elle essuie les quolibets de tous avant de se faire tondre par sa famille (comme à la Libération). Céline Sciamma nous dit donc que pour être fortes, les filles se trompent en jouant le jeu de la cité, puisqu’elles adoptent les mêmes processus d’humiliation que ceux que les garçons leur font subir. Cela rend le film très intéressant pour un travail avec les lycéens, sur les thèmes croisés de la domination masculine et de la violence : en SES, le film illustrera très bien les notions de socialisation et de déviance.

Hélas Bande de filles ne tient pas toutes ses promesses sur la longueur. La narration du film souffre de déséquilibres, d’invraisemblances et de raccourcis caricaturaux. Le titre ne rend d'ailleurs compte que de la première partie du film, la plus réussie. Dans la seconde, la bande se dissout : Lady, la cheftaine, est devenue vendeuse, une autre fille élève son bébé et… aime ça. Merieme, esseulée, ne supportant plus la violence de son frère, rejoint cette fois une bande de garçons, sous la houlette d'Abou, le caïd de la cité. Dans ce rebondissement le film peine à trouver un nouveau souffle, virant à la pâle copie de The Wire. Merieme se re-métamorphose en garçon manqué (cheveux coupés, sweats larges) trouvant en Abou un protecteur malgré les conseils de Lady, jusqu’à ce que son rêve d’émancipation ne se brise et que les écailles ne lui tombent des yeux. Les séquences montrant Meriem s’affublant d’une perruque blond platine et d’une robe rouge vulgaire pour aller livrer de la drogue dans des soirées parisiennes sonnent faux, tout comme la plupart des maladroites scènes de violence. L'écho constant de précédents films montrant une jeunesse urbaine bigarrée, tels qu’Entre les murs ou Rengaine, résonne au détriment de Bande de filles, comme si la réalisatrice n’avait pas su capter la sincérité de ses personnages et restait à distance, extérieure à une réalité qu’elle semble fantasmer au lieu de la recréer.

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