Image du film Saint Laurent

Saint Laurent : biopic d'esthète

Critique

Saint Laurent

Il n'aura échappé à personne que le Saint Laurent de Bertand Bonello est présenté à Cannes six mois après la sortie du Yves Saint Laurent de Jalil Lespert. Plutôt que de jouer au jeu des comparaisons et de compter les points (l'interprétation brillante de Gaspard Uliel n’efface pas celle de Pierre Niney), on peut s'interroger sur les raisons d'un tel engouement, au-delà de la nostalgie du cinéma français récent pour les riches et tumultueuses années soixante-dix, dont les grandes figures (ses "icônes" comme on dit aujourd'hui) ont fait l'objet ces dernières années de nombreuses biographies filmées : Mesrine, Gainsbourg, vie héroïque, Carlos, Cloclo

S'agit-il de souligner le rôle du couturier dans la dernière grande mutation socio-culturelle du XXe siècle, qui vit s’émanciper la femme et s’enraciner en France des populations immigrées ? Saint Laurent sera celui qui libère la femme (mais laquelle ?) en l'habillant en homme, et fera défiler le premier des mannequins noirs ou maghrébins. Est-ce plutôt pour le mettre en scène en tant que véritable artiste, le seul parmi ses pairs ? En s’inspirant des peintres (la robe Mondrian) et du cinéma (notamment de ses actrices), Saint Laurent aurait hissé la haute couture au rang des autres arts. On reconnaîtra schématiquement dans la première approche celle de Jalil Lespert, et dans la seconde l'ambition de Bertrand Bonello. Comme l'explique ce dernier, avec un rien de condescendance, dans Télérama ("Je me suis dégagé des aspects les plus didactiques, en me disant que le film de Lespert les prendrait en charge."), son Saint Laurent se veut plus personnel qu'objectif, plus esthète que strictement biographique… Sans souci de la chronologie, le film juxtapose ainsi les scènes de défonce, de boîte de nuit, de défilé, dans un kaléidoscope visuel et musical impressionnant mais, faut-il le reconnaître, pas follement original.

Au début, la caméra choisit de se poser sur le travail des petites mains qui mesurent les mannequins, découpent les tissus, lissent les étoffes, en les juxtaposant aux mains de Saint Laurent qui griffonnent des modèles de manière tantôt désinvolte, tantôt furieuse : cette attention portée au métier, à l'artisanat, évoque ces travaux féminins célébrés depuis l’Odyssée (Pénélope et sa toile) jusqu'à Ronsard ("Quand vous serez bien vieille…") et a valeur d’hommage. Mais bien vite le film passe à autre chose, comme si l'important n’était pas là. L’important, c’est le malaise de Saint Laurent se cachant dans un hôtel parisien derrière des lunettes noires et le pseudonyme de "Swann" pour s’abandonner (ou se libérer ?) dans une interview que son amant, mécène et tyran Pierre Bergé fera tout pour interdire. L'ambition de Betrand Bonello dans Saint Laurent est de faire du couturier un personnage proustien, angle au service duquel le film accumule motifs (le rapport à la mère, le goût des mondanités, les amours inverties) et citations (le pseudonyme de Swann, le tableau de la chambre de Proust offert par Bergé).

Mais Bertrand Bonello semble confondre le narrateur de la Recherche et Swann : si le premier est un créateur qui accouche d'une sublime cathédrale romanesque, le second n’est qu’un esthète qui essaie d’écrire en vain son essai sur Vermeer. Le film réside tout entier dans cette hésitation : Saint Laurent,  créateur ou esthète ? Il montre le couturier dans un regret infini, celui de ne pas avoir été peintre (rappelant la fameuse hiérarchie des arts établie par Gainsbourg), collectionnant à tour de bras des œuvres diverses qui s'accumulent sans goût dans son musée personnel, comme s’il s’agissait d’étancher une soif de possession mortifère. Mais Saint Laurent s'évertue en même temps à nous présenter "YSL" comme un génie baudelairien, à le porter au pinacle comme un des grands artistes maudits du XXe siècle. En faisant interpréter Saint Laurent vieilli par l'acteur Helmut Berger, Bonello se rêve ainsi en Visconti faisant son Ludwig. Mais la poésie mélancolique du chef d’œuvre de Visconti n’advient que rarement ici, entachée qu'elle est par des scènes aux intentions parfois grossières : la séquence de la métamorphose de la bourgeoise (interprétée Valeria Bruni-Tedeschi) en femme moderne, censée nous montrer le génie du style de Saint-Laurent, manque à cet égard singulièrement de finesse.

Une question demeure : quelle est donc cette société dont les nouveaux poètes sont des noms de marques de luxe, brillant de mille feux, où la beauté physique (celle de Betty, de Loulou et de Jacques) constitue un laisser-passer pour toutes les transgressions ? Pour accentuer cette dimension, le film fait de Pierre Bergé un homme laid (c’est Saint Laurent qui le dit), un philistin seulement intéressé par les enjeux économiques, sans montrer ou presque (au contraire du film de Jalil Lespert) l’attachement profond qui relie les deux hommes ; comme si l’argent ou la préoccupation de l’argent était sale comparée à la hauteur de vue du couturier spleenétique… Dans ce jeu de double (le couturier et/est le réalisateur) et de dupes (le film faisant rêver son public tout en lui rappelant la difficile et nécessaire solitude de l’artiste), n'est-ce pas plutôt le réalisateur qui règle ses comptes avec un système de production qui ne se met pas à la hauteur de ses rêves ?

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