Image du film Les Merveilles

Le Meraviglie / Still the water : adolescences fragiles au pays des Merveilles

Critique

Les Merveilles

Deux films de femmes, deux films sur l’adolescence, deux films sur notre rapport au monde quand s’efface la communion avec la nature et que naît l’attraction pour la civilisation : Les Merveilles (Le Meraviglie) d’Alice Rohrwacher l’italienne, et Still the water (Futatsume no mado) de Naomi Kawase, la japonaise, dialoguent dans des langages cinématographiques différents, mais sororaux.

Quelles sont les merveilles dont nous parle Alice Rohrwacher ? Sont-ce le sifflement magique et oiseleur de Martin, un adolescent pré-délinquant qu’une famille post-soixantuitarde recueille chez elle, les abeilles qui sortent de la bouche de Gelsomina, la fille préférée de la dite famille ? Sont-ce celles, explicites, que nous vante une télé-réalité italienne du même nom (« le Village des merveilles ») présentée par une Monica Belluci, fée étrusque de pacotille ? Le titre nous invite évidemment à démystifier les merveilles mensongères et ridicules vendues par notre monde moderne et exalte la douce et folle tyrannie d’un rêve libertaire, voué à disparaître. 

Le film est un hommage, évidemment, à La Strada de Fellini (le prénom de Gelsomina, l’autorité tonitruante du père, Wolfgang, évoquant Anthony Quinn, l’apparition surréaliste d’un chameau de cirque dans le champ d’une ferme en ruines d’Ombrie), mais aussi au rêve italien d’un Pasolini dont la société du spectacle se serait emparée.
Par touches subtiles, Les Merveilles orchestre la rencontre de ces deux mondes à travers une Gelsomina pareille à L’Effrontée de Claude Miller, ancrée dans son terroir, jalouse des tentatives de séduction de sa cadette Marinella pour conquérir l’attention de ses parents, digne fille de son père qui clame que la fin du monde est proche, mais aussi rebelle embarrassée qui tombe à la fois sous le charme de la présentatrice télé et du garçon mutique placé en famille d’accueil ! 

Si le film parle italien, mais aussi français et allemand, c’est peut-être pour montrer que le vrai rêve européen était celui non pas d’un énième traité libéralisant l’économie, mais ceux de ces communautés travaillant la terre (protéger les abeilles, récolter le miel, cueillir les pomodori, sortir les agneaux) dans un joyeux bordel. Et si le rêve libertaire succombe sous les coups du rêve économique, ce n’est pas sans un espoir précieux qui gît dans la vieille ferme en ruines abandonnée de la fin, pareille à la boîte de Pandore. Sensible et poétique, ces Merveilles  « touche à tout », défauts et qualités compris, peignent la disparition d’un monde qui est aussi celui de l’enfance.

 

D’emblée plus tragique et lyrique que le film d’Alice Rohrwacher, le film de Naomi Kawase célèbre les traditions mystérieuses d’un Japon qui vit au gré des typhons, des chants et des danses traditionnelles, ponctuant le cycle de la vie et de la mort (de la même manière que dans Shara). Comme dans Les Merveilles où Gelsomina apprivoise Martin, Kyoto apprivoise Kaito, tenté par les merveilles tokyoïtes de la capitale où habite son père, et l’initie à l’amour et à la nature

Pictural, Still the water s’ancre aussi dans la tradition japonaise, évoquant les vagues déferlantes de Hokusaï (la grande vague de Kanagawa) et l’art des tatouages, mais aussi le cinéma de Mizoguchi à travers les plans où la lune se voile et se dévoile ou l’intrigue fantomatique d’un noyé qui vient hanter les rêves oedipiens de Kaito. Mais les images montrant une forêt de banians dévastée par des grues, à la symbolique écologique trop évidente, nous auront paru manquer d’originalité. En effet, bien que Kawase s’attache à décrire des milieux simples, sa caméra animiste et cosmique, célébrant la nature, via des plongées aériennes manque parfois de modestie, à la différence de celle de la jeune Alice Rochwacher.

 

 

 

Suivez-nous