Image du film Hippocrate

Hippocrate : le métier qui rentre

Critique

Hippocrate

"C'est le métier qui rentre."

La formule proverbiale, placée dans la bouche d'une infirmière compatissant aux difficultés du héros, pourrait résumer à elle seule le deuxième long-métrage de Thomas Lilti. Nourri des souvenirs et de l'expérience de ce cinéaste au parcours atypique (il a fait sa médecine et exerce toujours), Hippocrate est le récit d'apprentissage d'un tout jeune interne qui effectue son premier stage dans le service hospitalier dirigé par son père. Il y découvre la technicité de certains gestes, la gestion de patients "difficiles", le délicat écheveau de rapports hiérarchiques qui structurent le microcosme hospitalier, mais aussi, et surtout, la terrible responsabilité portée par le médecin face à son patient.

Le scénario délaisse d'emblée le schéma rebattu de la relation fils-père (Jacques Gamblin, aussi lointain et débordé qu'un chef de service), pour confronter Benjamin (le Vincent Lacoste des Beaux Gosses) à un médecin étranger de dix ans son aîné, Abdel (impressionnant Reda Kateb), à la fois frère, mentor et rival. Leur relation d'abord amicale va achopper sur un non-dit, une faute professionnelle aux conséquences tragiques, que Benjamin cachera, encouragé par ses supérieurs. Pendant les trois quarts du film, Thomas Lilti a ainsi l'audace de nous rendre son personnage principal presque antipathique, gamin immature terrorisé par ses responsabilités, "fils de" couvert par sa hiérarchie… La pilule est dure à avaler pour le spectateur, perturbé dans sa pente naturelle à l'identification, comme pour Benjamin lui-même, peu à peu rongé par la culpabilité tel un Raskolnikov des salles de garde. C'est en assumant et en dépassant ce traumatisme fondateur que le jeune interne devriendra médecin, et s'intégrera à la communauté de ses pairs. C'est une très belle idée de scénario, non pas tant parce qu'elle contrevient aux réflexes narratifs habituels qu'en tant qu'elle exprime de manière précise — et cinématographique — une vision personnelle du métier de médecin… Dans ce film Thomas Lilti retranscrit ce sentiment écrasant de responsabilité, cette perte de l'innocence adolescente qu'il raconte avoir éprouvé en commençant son internat.

À travers l'apprentissage de Benjamin, le film dresse un portrait aussi prenant que réaliste de la grandeur et de la misère hospitalières, à mille lieues de la dramatisation des séries américaines en vogue (que le réalisateur brocarde gentiment au passage). On n'est pas aux urgences, mais dans un service qui, comme on l'explique à Benjamin lors de sa première visite, brasse beaucoup de problématiques sociales (la prise en charge d'un sans domicile fixe alcoolique), humaines (le rapport aux familles) et éthiques (la question de la fin de vie). Quant aux "héros" du film (le réalisateur a mélangé les acteurs professionnels et les vrais soignants), s'ils nous apparaissent formidablement humains, c'est non pas par le développement artificiel de sous-intrigues "personnelles", mais parce qu'eux-mêmes ont à gérer la douleur, les sentiments, la vie d'autrui… et que cela engage leur propre humanité.

Souvent très drôle dans sa description acérée des vicissitudes du quotidien hospitalier, Hippocrate est parfois bouleversant, quand il est question par exemple de la douleur d'une vieille dame condamnée, que par inertie administrative, l'hôpital s'acharne à maintenir en vie… En cela, Hippocrate n'esquive pas non plus la dimension politique de son sujet : les choix individuels (ceux des soignants face aux malades) sont contraints par des choix collectifs (ceux qui décident par exemple du budget annuel de la santé), et l'erreur individuelle, qu'elle soit sanctionnée ou pas, n'est que la conséquence statistiquement inévitable d'un système à bout de souffle.

Très belle comédie sociale et humaniste, Hippocrate mérite d'être recommandé à tous les élèves de lycée : si parmi lesquels se trouvent les professionnels du soin de demain (médecins, infirmiers, aide-soignants), tous seront en tout cas confrontés un jour ou l'autre, en tant qu'usagers cette fois, à notre système de santé. Dans un cadre plus scolaire, le film pourra également illustrer le programme d'ECJS de Terminale (chapitre sur la bio-éthique et la fin de vie), à travers un cas précis qui met en question la loi Leonetti.

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