Image du film Les Héritiers

Les Héritiers : à l'école des (bons) sentiments

Critique

Les Héritiers

Les Héritiers fait office de miracle. Tout d’abord celui qui consiste à voir le scénario imaginé par Ahmed Dramé réalisé par Marie-Castille Mention-Schaar. On se dit en effet que la pratique du scénario en France n’est pour une fois pas l’apanage d’un club très fermé, dont les membres se retrouveraient de collaborations en collaborations. Ahmed Dramé, 21 ans, n’a pas le profil-type : il a remporté en 2007, avec sa classe de seconde du lycée Léon Blum de Créteil, le Concours national de la résistance et de la déportation, et c’est de cette expérience qu’il a tiré ce scénario, en hommage à sa professeure d’Histoire-Géographie d'alors (incarnée à l'écran par Ariane Ascaride). Mais il y a un autre miracle, et celui-là tient à la représentation d’une métamorphose, celle d’une classe de seconde intenable et vouée à l’échec en une équipe de rédaction autonome que ne désavoueraient pas les journalistes des grands hebdomadaires français.

Nous avouerons que ce deuxième miracle nous a moins séduit que le premier et que le titre, faisant référence au célèbre ouvrage de Pierre Bourdieu et Jean-Claude Passeron, s’applique mieux à la trajectoire d’Ahmed Dramé qu’à celle de la classe. On perçoit bien combien dans le contexte actuel de diffusion de l’antisémitisme (soulignée par quelques faits divers sordides) ce film peut paraître salutaire, en donnant à voir des jeunes issus de banlieue, et donc de milieux a priori défavorisés, reprendre le flambeau du devoir de mémoire et se trouver en tant qu’élèves et qu’individus. Mais que de poncifs et d’invraisemblances pour faire jaillir une émotion bien mécanique ! Ainsi le personnage de Mélanie (interprétée par Noémie Merlant, un peu trop grande pour une élève de seconde), censé incarner la "rebelle" de la classe, est tellement caricatural dans la violence qu’il porte qu’on peine à adhérer à la métamorphose qui le transforme en petite sœur de Simone Veil ; ainsi Max, le rigolo du groupe (Stéphane Bak), qui claque une porte parce qu’il vient de découvrir le rôle de l’Etat français dans la déportation des enfants… Tous ces revirements sont excessivement soudains, comme si on était dans un conte pour enfants, ou plutôt un conte pour adultes qui auraient besoin de se rassurer au sujet d’une jeunesse qui leur fait de plus en plus peur.

Dans ce film, hommage est rendu à la professeure, soit, mais en quoi le voit-on agir en tant qu'enseignante ? Anne Guéguen est bienveillante, elle sait répondre aux élèves et distinguer un « génocide » d’un « massacre », mais jamais on ne nous explique par quelle magie pédagogique ces élèves qui n’ont jamais travaillé (tout court, et encore moins ensemble) vont se transformer en équipe d’investigation de choc. C’est par le recours constant à l’émotion que ces élèves de seconde vont prendre en charge leur devoir de mémoire. Que le témoignage du survivant de la déportation Léon Zyguel soit nécessaire, central et intense, cela va de soi, mais que l’une des raisons pour laquelle la réception de ce témoignage passe soit le recours à l’émotion même d’Anne Guéguen (qui déclare, avant la venue du témoin, qu’elle ne supporterait pas que cela se passe mal), démontre la fragilité de la cohésion… Ce qui cimente le groupe dans Les Héritiers c’est l’émotion, la même qui va fédérer le public dans la salle. Or, un travail pédagogique est justement celui qui doit mettre à distance l’émotion, ce que fait si bien l'enseignante quand elle décrypte une image chrétienne du Moyen-Âge, et ce qui ne va pas sans heurts.

À quoi doit servir le devoir de mémoire ? À ce que « cela » ne se reproduise plus, s’est-on entendu répondre pendant des générations. Pour autant, le fait de se rassurer avec des mots ou des concepts qui cloisonnent les événements historiques, tels que « génocide » et « massacre », apparaît aussi de plus en plus artificiel dans un monde où sont diffusées quasi quotidiennement les images de civils massacrés et d'enfants sacrifiés. N’oublions pas qu’aujourd’hui c’est la même émotion qui porte des apprentis djihadistes à s’enrôler et à commettre des actes innommables au nom d’une justice bafouée. Pour être plus convaincant le film n’aurait pas dû reculer devant ces difficultés : comment refuser l’ignoble et l’horreur aujourd’hui ? C’est là aussi que le film ne cesse d’asséner ses clichés : l’élève fraichement converti qui fait la morale aux autres, la jeune fille libérée qui après s'être fait traiter de « pute » revient avec bandeau et jupe longue… Comme si l’intitulé du concours, « Les enfants et les adolescents dans le système concentrationnaire nazi », ne pouvait que se heurter à une jeunesse majoritairement de confession musulmane.

À ce titre la scène la plus intéressante du film est son ouverture : une ancienne élève voilée vient réclamer son diplôme, qu'on lui refuse sous prétexte qu’elle ne veut pas ôter son voile. La caméra ne juge pas, elle prend ce risque, le spectateur ne sait pas de quel côté elle penche, tant les discours qui s’opposent semblent l’un et l’autre violents et obtus… L’École devrait être le lieu du dialogue, de l’apaisement, de l’effort offert à l’autre et non pas de l’affrontement vociférant et stérile : l’exemple de cette classe de seconde qui va se fédérer en est la preuve démonstrative, artificielle voire simpliste. Il est dommage d’avoir renoncé à montrer une École « sport de combat », façon Entre les murs, pour promouvoir ainsi une « école des bons sentiments ».

 

 

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