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Les Règles du jeu : du côté du manche

Critique

Les Règles du jeu

Dans la filmographie désormais bien fournie des documentaires sur le travail (Ils ne mourraient pas mais tous étaient frappés, La mise à mort du travail…), Les Règles du jeu de Claudine Bories et Patrice Chagnard fait entendre, au propre (les notes aigrelettes des Variations Goldberg de Bach interprétées par Glenn Gould) comme au figuré, une musique originale.
En suivant le parcours de quatre jeunes nordistes coachés par un cabinet de placement dans le cadre Contrat d'autonomie (lancé en 2009 par l'alors Ministre de la Ville Fadela Amara), le film déjoue les clichés attendus d'un film sur le chômage en période de crise : au lieu de la dénonciation rituelle de "l'horreur économique", au lieu de l'opposition manichéenne entre le système (forcément pervers) et l'individu (forcément aliéné), le film décrit une réalité plus nuancée, un monde où, pour reprendre une réplique de La Règle du jeu de Jean Renoir (référence convoquée par le titre du film), "chacun a ses raisons". Le précédent documentaire du duo, Les Arrivants (2009), consacré aux demandeurs d'asile, montrait déjà que "certains clandestins étrangers étaient des manipulateurs et que certaines assistantes sociales pouvaient être insupportables" (les citations sont extraites du dossier de presse du film). Les Règles du jeu rebat les cartes de la même manière : on y découvre des "coachs" d'une société privée (le cabinet Ingeus) à la fois compétents et investis, et des jeunes chômeurs aux comportements d'échec parfois désespérants.

L'objectif du film n'est évidemment pas d'en conclure que tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles : en mettant en scène le fossé entre ce que ces jeunes sont dans la réalité et ce que les recruteurs voudraient qu'ils soient, le film ambitionne d'interroger de manière critique les "règles du jeu", celles du marché de l'emploi. A-t-on vraiment besoin de s'habiller comme un cadre pour décrocher un poste d'ouvrier, "d'être passionnée par le commerce" pour faire caissière, de savoir répondre avec esprit à la question piège "Quel est votre pire défaut" ? Le film pointe l'absurdité de critères de recrutement qui n'ont pas pour objectif de tester l'aptitude des candidats mais bien de les trier sur la base la moins subjective possible, il montre le processus d'embauche comme un petit théâtre où il importe avant tout de jouer son rôle sans fausse note…

On peut regretter que ce discours critique se dilue dans un dispositif feuilletonnant ("les aventures de Lolita, Hamid, Kevin et Thierry") certes plaisant, mais qui nous distrait des enjeux proclamés : en nous focalisant sur les défaillances des individus (leur prétendue "inemployabilité"), le risque est de nous faire oublier la faillite du système (le chômage de masse) ; en se coulant dans le cadre défini par l'institution (puisque les jeunes ne sont filmés que lors des entretiens avec leurs conseillers), le danger est de nous faire épouser insidieusement son point de vue. Quand à la fin du film Thierry annonce vouloir renoncer au CDI que lui a trouvé Ingeus, on partage la déception de sa conseillère, et on se surprend à trouver que ce garçon est bien inconstant et ingrat : "Quoi ? On lui a trouvé du boulot et il faudrait en plus qu'il soit bien payé ?!". Les Règles du jeu a ceci de profondément dérangeant qu'il nous place "du côté du manche" : ses intertitres goguenards ("Lolita a un problème", "Kevin n'a pas les mots", "Hamid veut tuer son frère"…), ses gros plans insistants (notamment sur le visage ingrat de Lolita), ses choix de montage instaurent une connivence de dominants. Les formateurs à l'écran, les cinéastes derrière la caméra, les spectateurs dans leur fauteuil (le film s'adressant au public restreint de l'art et essai) : on peut imaginer qu'ils appartiennent tous au même monde. Ils ont la même maîtrise des codes langagiers, les mêmes références culturelles, ils rient des mêmes choses…

La seule chose qui rend le film supportable est la jeunesse de ses protagonistes : imagine-t-on les mêmes rires, la même musique, les mêmes intertitres ("Robert a passé l'âge", "Zohra doit faire garder ses enfants", "Julien a un problème avec l'alcool") concernant des "vieux" chômeurs en fin de droit ? À cet égard Les Règles du jeu est finalement moins un film sur le travail ou l'entreprise que sur l'éducation, une éducation poursuivie par d'autres moyens : ces règles, ces codes, ces mots que des conseillers de placement essayent de leur faire adopter, ce sont ceux que Lolita, Kevin, Hamid et Thierry n'ont pas réussi à apprendre à l'école…

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