Image du film The Cut

The Cut : épopée pour mémoire

Critique

The Cut

99 ans, 138 minutes et finalement un film qui reste dans l’entre-deux. De l’aveu même de Fatih Akin, réaliser, à un siècle de distance, un long métrage sur le génocide arménien relève presque de l’insoluble. Quel ton adopter ? Quel genre retenir ? Les hésitations sont nombreuses, et ont conduit Fatih Akin à construire The Cut dans une sorte d'interstice cinématographique. Longue épopée aux accents humanistes, le film vire au parcours initiatique d’un forgeron (Tahar Rahim) qui, à la recherche de ses deux filles jumelles, se relèvera, étape par étape, des souffrances endurées sous la trique turque. Portée par la petite histoire d’une famille arménienne éparpillée aux quatre vents de la Première Guerre mondiale, The Cut ambitionne encore d’éclairer les derniers moments de la grande Histoire ottomane. Fresque historique en costume, le dernier volet de la trilogie de Fatih Akin résonne des thématiques chères aux deux opus précédents : l’amour pour Head-on (2004), la mort pour De l’autre côté (2007). Œuvre courageuse d’un jeune réalisateur turc-allemand à l’heure où le génocide est encore nié par le régime de Recep Tayyip Erdogan, The Cut refuse de virer au pamphlet polémique et préfère oublier, dans sa seconde partie, la question arménienne pour mieux se concentrer sur l’immigration en Amérique. Il ne faut ni provoquer les ultranationalistes turcs ni se couper du public scolaire : la marge de manœuvre semble bien étroite pour rendre « sensible », selon le vœu de Fatih Akin, l’événement du génocide. Pris entre la Charybde des cinéphiles et la Scylla des historiens, The Cut choisit de naviguer à vue le long d’une linéarité descriptive, mi-dramatique mi-didactique.

Rarement porté à l’écran (Ravished Armenia (1919), Ararat (2002), Voyage en Arménie (2006)…), le génocide arménien version Fatih Akin pâtit directement de cet entre-deux. Parmi les plaies du tire-larmes à gros budget, on compte ainsi la description obligée de la minorité pauvre mais heureuse avant d’être emportée par la haine génocidaire, l’esthétisation forcée des heures les plus graves tout comme les fragilités attendues d’un héros amené, d’épreuves en épreuves, à douter de Dieu ou à s'étonner de la méchanceté humaine. Au rang des topoi du film-mémoire destiné à contrer les négationnistes, on dénombre la rigueur et la minutie de la reconstitution (costumes, décors) et surtout la description quasi exhaustive des exactions ottomanes qui seront, clairement et ostensiblement, enchaînées les unes aux autres dans toute la première moitié du film : d’abord la violente arrivée des gendarmes qui emmènent les hommes, puis les travaux forcés, puis les scènes de viol, puis les exécutions sommaires, puis les marches de la mort destinées aux femmes et aux enfants, puis les mouroirs en plein air… et entre-temps quelques scènes de générosité musulmane et de bienveillance humaniste pour ne pas laisser prise aux accusations de manichéisme.

Il ne s’agit pas en effet d’accuser mais de faire comprendre, en rendant accessible la vérité historique au plus grand nombre. Bien documenté, solidement charpenté, politiquement neutre, The Cut se veut comme un récit historien à destination des plus jeunes : une introduction explicite qui pose clairement (mais trop simplement) les enjeux de la Première Guerre mondiale dans l’Empire ottoman, une carte historique pour situer le génocide, un découpage chronologique année après année, des résumés ou des synthèses pour faire régulièrement le point… The Cut endosse le costume pédagogique, son auteur celui de l’intellectuel humaniste qui tient, par-delà la montée de la xénophobie en Europe et les discours anti-immigrés, un propos réconciliateur et propose en partage œcuménique les émotions humaines nées de l’horreur. Suffit-il de considérer son sujet à distance, de chercher à montrer le vrai et de dater son récit pour faire œuvre historienne ? Il manque encore à The Cut une véritable ambition démonstrative voire même une philosophie de l’histoire pour assurer la compréhension des heures les plus sombres du passé turc. Juxtaposer simplement et mécaniquement les événements les uns après les autres, ce n’est pas faire de l’histoire. Ce n’est pas davantage signer une grande épopée cinématographique.

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