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Les Anarchistes : mais qu'est-ce qu'on attend pour foutre le feu ?

Critique

Les Anarchistes

Le Journal d’une femme de chambre, L’Apollonide, Augustine, Les Anarchistes d’Elie Wajeman … : les jeunes (et moins jeunes) cinéastes français, ont porté ces dernières années un intérêt renouvelé à la période historique s’étendant de la fin du XIXe siècle au début du XXe… Avec son bouillonnement artistique, intellectuel et scientifique, son innocence d’avant la grande boucherie de 1914, l’abondance de sources (y compris cinématographiques) et de décors disponibles (le Paris de Haussmann), la "Belle époque" a de quoi séduire. Mais, à regarder ces quatre films, on peut également hasarder qu’elle tend à notre époque un miroir peu flatteur : celui d’une société extrêmement inégalitaire, polarisée entre des possédants plein de morgue (les clients du bordel L’Apollonide, les maîtres de Célestine, le docteur Charcot dans Augustine) et un petit peuple, notamment fémininin, cruellement exploité (la bonne de Benoît Jacquot, les prostituées de Bonello ou les aliénées d’Alice Winocour). Comme si ces films représentaient l’illustration cinématographique d’une tendance que les économistes ont mis en équations : dans son best-seller Le Capital au XXIème siècle, le français Thomas Piketty démontre justement que les inégalités de patrimoine ont à nouveau atteint dans les pays occidentaux les sommets de la fin du XIXe siècle (avant que la grande lessiveuse du XXe — guerres mondiales et leurs suites — ne rebatte les cartes).

Les Anarchistes, le second long-métrage d’Elie Wajeman, présenté cette année à la Semaine de la critique, est le film qui à ce jour s’empare le plus explicitement de cette thématique : à la différence de ceux des longs-métrages cités précédemment, ses personnages ont une conscience politique ; ils n’ont que la révolte à la bouche et des rêves d’action violente plein la tête ; ils déclament du Rimbaud et chantent La Ravachole, époque oblige, mais pourraient faire leurs les mots de NTM : "Mais qu’est-ce qu’on attend pour foutre le feu ?". Les Anarchistes n’a toutefois rien du pamphlet antisocial ni du cours d’histoire. Dès son —superbe— générique, qui marie les portraits d’époque à la musique soul (réminiscence de L’Apollonide de Bonello ?), Elie Wajeman annonce la couleur, résolument romanesque. La bonne idée du film est d’adopter un point de vue extérieur au groupe en utilisant la structure éprouvée du "film d’infiltration" : le héros du film n’est pas l’un (ou l’une) des anarchistes, mais un policier, Jean Albertini (incandescent Tahar Rahim), infiltré sous une fausse identité, les services de la Sûreté commençant à s’intéresser de près à ces groupes terroristes. Le procédé a fait ses preuves dans d’autres milieux (combien de films sur le thème "un flic dans la Mafia" ?), tant il est riche de potentialités dramatiques. Au suspense lié à son périlleux double jeu va s’ajouter bientôt un conflit moral : présenté opportunément comme une page vierge (il est orphelin de père et de mère), ambitieux dénué de toute conscience politique, Albertini n’en est pas moins perméable aux sentiments, amicaux et amoureux, qu’il s’oblige de feindre pour s’intégrer à cette famille (celle qu’il n’a jamais eu). En se concentrant sur l’amour doublement interdit (la jeune anarchiste n’est "pas libre") que Jean éprouve pour Judith (Adèle Exarchopoulos), le fil trouve un fil narratif qui le porte jusqu’à un très beau finale.

Clandestinité oblige, le film évite les lourdeurs de la reconstitution en se cantonnant à des lieux clos, estaminets discrets ou appartements sombres (le huis-clos était déjà la caractéristique de L’Appollonide et d’Augustine) ; ses vrais décors, ce sont les "gueules" de ses acteurs, tous formidablement incarnés (Swann Arlaud, Guillaume Gouix, Mehdi Leklou en anarchistes, Cédric Kahn en inspecteur de la Sûreté), dont la mise en scène fluide d’Elie Wajeman orchestre les confrontations… À part quelques allusions à la Commune et à sa sanglante répression (plaie non cicatrisée dans le Paris de l’époque) on n’en apprendra finalement que peu sur le contexte de l’époque. Mais c’est si intelligemment fait que cela suffit à interroger la nôtre, entre ras-le-bol social, interrogations sur la légitimité de l’action violente et prémisses d’une société de surveillance (l’invention du bertillonnage)…

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