Image du film Dheepan

Dheepan : ne réveillez pas le tigre qui dort

Critique

Dheepan

La prison vue de l’intérieur dans Un Prophète, les membres amputés de Marion Cotillard dans De rouille et d’os, le destin d’un ex-guerrier tamoul dans Dheepan : la grande force du cinéma de Jacques Audiard est de se réinventer à chaque film, en investissant des territoires fictionnels inédits, dissimulant une grande continuité stylistique et thématique.  Dheepan commence ainsi au Sri Lanka : devant un bûcher funéraire, un homme (le héros éponyme) se dépouille de ses habits de soldats pour revenir à la vie civile ; dans un camp de réfugiés, une jeune femme recherche une orpheline pour jouer le rôle de sa fille. Les trois personnages (l’homme, la jeune femme et la petite fille) vont se réunir pour émigrer en France sous l’identité d’une famille d’emprunt, et s’établir dans la cité du "Pré" où Dheepan obtient un boulot de gardien d’immeuble.

Avec leur regard naïf d’étrangers (le réalisateur évoque "le regard de l'autre" et notamment les Lettres persanes de Montesquieu) ils découvrent alors une autre réalité sociale, celle —pour aller vite— de ce qu’on appelle les "zones de non-droit" dans les banlieues françaises, à savoir un quartier entièrement tenu et géré par un gang de dealers. Avec le talent d’écriture et de mise en scène qu’on lui connaît, Jacques Audiard entremêle les difficultés quotidiennes de l’intégration (notamment le problème de la maîtrise de la langue française), les tiraillements internes de cette "famille de papier", et les menaces qui s’amoncèlent au dessus de la tête du héros (violence des dealers, retour du refoulé guerrier). Privé de ses repères (psychologiques, sociologiques ou narratifs) habituels, le spectateur est de plain-pied avec ses personnages, il avance avec eux en terrain inconnu, et cette absolue incertitude vaut tous les frissons de cinéma. Ce n’est qu’à la fin, alors que le film bascule dans le thriller, que l’on comprend où Jacques Audiard voulait nous emmener : les effets de réel (la directrice de l'école qui évoque la "classe  d'UPE2A") ont ici pour seul but de donner du poids à la fiction, le propos social et politique s’abolit dans un cinéma de la pure sensation. Audiard est un manipulateur virtuose, qui met le réel au service de la fiction plutôt que l'inverse. L'expérience est jouissive pour le spectateur, mais on pourra préférer cinéma moins fabriqué.

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